Historique - Analyse
Le 09 juillet 2011 par Christophe Darras
Monaco et le « jeu à la nantaise »
Le célèbre « jeu à la nantaise », qui a fait la renommée des Canaris, constitue aujourd’hui un maître étalon dans le football français. Pourtant,
plusieurs indices tendent à penser que cette philosophie de jeu, attribuée par le grand public au FC Nantes, a en réalité pris corps à l’AS Monaco.
Le terme « jeu à la nantaise » en lui-même possède des origines assez floues. Mais à l’image du terme « neuf et demi », il trouve sa source au début
des années 90, non pas auprès des acteurs de football mais plutôt auprès de la presse spécialisée. Il est ensuite banalisé et tombe dans le lexique
footballistique français au milieu des années 90, en particulier à travers la formidable saison des Nantais en 1995.
Le terme est aujourd’hui largement utilisé par tout un chacun et définit de manière galvaudée tout jeu offrant un enchaînement fluide et rapide de passes courtes, à une ou deux touches de balles.
I - Histoire du « jeu à la nantaise »
1 - De la conception du « jeu à la nantaise »
Le « jeu à la nantaise » possède en réalité une signification beaucoup plus profonde, au point d’être considérée comme une véritable philosophie de jeu. Le « jeu à la nantaise » est d’abord un jeu mué par un état d’esprit collectif et offensif. Ses principes de base ne peuvent être simplement énumérés, ils sont totalement interdépendants les uns des autres.
Le définir revient en quelque sorte à définir une réaction en chaîne dont l’origine, le principe fondateur, est le mouvement. Cela commence par une science du jeu sans ballon et donc une volonté de se rendre toujours disponible pour ses partenaires. Ceci a pour effet de rendre une passe systématiquement facile et rapide, et ce sans devoir faire appel à la panoplie individuelle des joueurs. Cette économie de temps et de gestes permet ainsi de progresser de manière collective sur le terrain avec un rythme suffisamment élevé pour dérouter les défenses adverses. Le tout propose visuellement une animation fluide et très rythmée, principalement (et effectivement) constituée de passes courtes à une ou deux touches de balle, si prisée par tous les esthètes du football.
2 - De l'importance de la formation
Le succès de la mise en place du « jeu à la nantaise » ne peut toutefois être que la résultante d’un long processus de développement. Un constat d’autant plus véridique qu’il ne nécessite pas seulement un gros travail technique ou tactique mais exige que chacun sache s’offrir au collectif, se connaître et se faire confiance mutuellement. Une dimension humaine primordiale qui est celle du « mieux vivre ensemble ».
L’importance du rôle de la formation est alors notable. Le centre de formation est le cadre idéal pour développer sur la durée cette double dimension technique et humaine. C’est ainsi que l’on prend conscience que le « jeu à la nantaise » est une conception plus profonde qu’elle n’y paraît.
3 - De la paternité du FC Nantes
Cette conception du football est aujourd’hui attribuée au FC Nantes, au point d’en tirer son propre nom. Elle trouve sa justification historique sur deux périodes nantaises, les années 60 et le début des années 80, et à travers un homme légendaire du club : José Arribas. L’histoire du « jeu à la nantaise » trouverait sa source lors de l’arrivée de cet entraîneur au début des années 1960. Ce dernier a notamment remis en cause le WM, tactique érigée en dogme depuis une quinzaine d’année, pour adopter un système plus propice au jeu et à la circulation du ballon. Arribas parvient à faire monter Nantes pour la première fois en Division 1 en 1963 et remporter le titre de Champion de France dès 1965, pour le conserver en 1966. L’équipe doublement titrée a marqué les esprits par sa capacité à produire du jeu, tranchant avec le football timoré de l’époque.
Le deuxième acte se situe lui au cours de l'année 1978, toujours sous l'impulsion d'Arribas. Le FC Nantes, champion de France en titre, ouvre son centre de formation pour remplacer son « foyer de jeune » initié début 1970. Confié à Jean-Claude Suaudeau, le centre inculque très vite aux jeunes les valeurs initiées par Arribas. Nantes remporte par la suite deux nouveaux titres nationaux. En 1980, d'abord, avec comme titulaires une bonne partie de joueurs issus du « foyer de jeunes », puis en 1983, avec la participation de la toute première promotion issue du centre de formation moderne.
La stratégie initiée par Arribas s'ériger alors en tradition, avec un jeu de succession savamment orchestré. Suaudeau et Denoueix passent du centre de formation à l'équipe première, pour finalement être titrés à une ou plusieurs reprises. Ils se sont tous reposés sur une bonne partie de l'équipe issue du cocon nantais, sans jamais trahir l'esprit du jeu.
Cette belle « mémoire » tirée de la légende du football français, et revendue par chaque amateur féru d'histoire footballistique, se révèle pourtant très étriquée. Comme si tout un pan de l'héritage du football hexagonal n'en était réduit qu'à l'école nantaise. Mais en regardant de plus près l'histoire parallèle de l'AS Monaco, il apparaît que le club de la Principauté a établi les même innovations et adopté la même philosophie. Et cela, toujours quelques temps AVANT Nantes, avec ce petit quelque chose qui lui octroie une grandeur supplémentaire. Petit tour d'horizon de l'histoire du jeu monégasque.
II - Le rôle oublié de l'AS Monaco
1 - Lucien Leduc et l'origine de la tradition de jeu monégasque
Au moment où l'AS Monaco s'installe convenablement et pour la première fois de son histoire dans la première moitié de l'élite, le football français traverse une crise identitaire. La « défensive » Coupe du Monde 1956 est passé par là, la France du foot, de sa sélection à ses clubs majeurs, s'embourbe dans des théories tactiques nouvelles et surtout craintives. Le nouveau dogme français est le « réalisme ». Le 4-2-4 se muant en 6-4 sur le terrain est adopté, avec une défense béton et une apologie de la contre-attaque. Les grandes instances de la FFF elles-mêmes imposent aux clubs professionnels de suivre cette nouvelle stratégie nationale, pour soutenir l'orientation prise pour sa sélection.
Mais un certain Lucien Leduc, récent entraîneur de l'AS Monaco et sans doute protégé par la « frontière » franco-monégasque, n'adhère en rien à la grande stratégie nationale française. De plus, Leduc n'est pas un théoricien et s'attache à travailler empiriquement. Son projet à Monaco est d'abord un projet de jeu, et il s'attarde en premier lieu à ériger un parfait équilibre attaque-défense, en totale contradiction avec la tendance de l'époque. Ces enseignements résument déjà ce qui sera plus tard le « jeu à la nantaise ». Il confiait : « Un joueur qui propose d’autres solutions aux autres est un joueur qui s’engage. C’est pour ça que j’insiste sur cette expression "soyez solidaire, pas solitaire" ».
Le WM (3-2-5) tire sa révérence au profit d'un 4-2-4 (mué en 6-4), qui annihile totalement le rôle du milieu de terrain, au profit d'un jeu direct. Mais Leduc repense lui la façon d'aborder le WM en offrant du liant entre l'attaque et la défense. En premier lieu, il reconvertit « l'inter » Hidalgo (sorte d'attaquant reculé de l'époque) à un poste de « demi » (milieu défensif de l'époque). Il profite ainsi de son volume de jeu et de sa technicité pour créer un profil de joueur proche du relayeur moderne. Et surtout, il reconvertit l'avant-centre Théo, en le repositionnant légèrement derrière les quatre autres attaquants. Théo, joueur lent mais extrêmement habile de son pied gauche, jouit d'une excellente vision de jeu. Il devient alors le premier maître à penser de l'histoire de l'ASM, et sans doute l'un des premiers « meneurs de jeu » de l'histoire du football.
Le jeu résolument constructif et offensif de Monaco, à contre courant de ses adversaires, lui permet de dominer le début des années 1960. Le club princier remporte cinq titres majeurs entre 1960 et 1963 et récolte les honneurs de la presse de l'époque. Tout cela, juste avant que le FC Nantes n'écrive d'une manière similaire les premières pages de sa propre histoire.
2 - La politique de formation monégasque
Si deuxième acte commence pour Nantes en 1978, Monaco enseigne déjà sa philosophie à ses jeunes joueurs des le début des années 1960. Le lien professionnel étroit et novateur tissé entre Leduc, entraîneurs des pros, et Louis Pironi, entraîneur de la réserve, permet à l'AS Monaco de travailler sur deux fronts. Les Rouges et Blancs réalisent l'exploit jamais réussi jusqu'alors d'être sacré conjointement champion de France chez les pros et chez les amateurs en 1961. Ils sont même à deux doigts de réaliser la même performance en 1964. Au lendemain du « doublé » de 1961, Pironi devient lui-même entraîneur des pros quelques saisons plus tard. Il décrit alors avec clairvoyance ce que réalise l'ASM : « Notre victoire chez les amateurs prouve que notre club n'est pas seulement capable d'acheter de grandes vedettes à grands coups de millions, mais également de former au club des jeunes et de pratiquer une politique d'avenir qui tôt ou tard, permettra à Monaco d'être véritablement un très grand club ». De cette promotion, naît par ailleurs le Monégasque Armand Forcherio, un des joueurs les plus capés de l'histoire du club et lui aussi futur entraîneur asémiste.
Depuis cette fastueuse période, l'AS Monaco n'a cessé d'effectuer de la post-formation en recrutant et intégrant comme stagiaires des jeunes de 17 à 20 ans. Durant la décennie 1970, Jean Petit, Jean-Luc Ettori et Alfred Vitalis en font partie. Et c'est deux ans avant Nantes, dès 1976, que l'AS Monaco se dote d'un véritable centre de formation. Sous la houlette de son nouveau président Jean-Louis Campora, il est dirigé par Gérard Banide, débauché de l'INF Vichy. Le retour du Leduc à la tête de l'ASM relance la tradition du beau jeu à Monaco. L'entraîneur s'appuie sur un socle de joueurs confirmés et classieux tels que Dalger, Onnis et Petit, auxquels viennent s'intégrer peu à peu en tant que titulaires les stagiaires Ettori, Chaussin et Vitalis. Du côté du centre de formation, Banide s'attache à forger les premières promotions de jeunes. Christophe, Puel, Bijotat, Amoros, Bellone, Couriol, Ninot et Ricort grandissent ensemble au sein du cocon monégasque, favorisant leur coordination sur le terrain. Une génération exceptionnelle est en passe d'éclore.
Cette stratégie permet à Monaco de vivre à nouveau une belle ère sportive. En 1978, Leduc réussit la reconquête du jeu en même temps que la reconquête du titre, avec un savant mélange entre joueurs de talent confirmés et néo-pros. Deux ans avant que Nantes en fasse de même. Assurant une continuité, Gérard Banide prend le relais de Leduc chez les pros et intègre petit à petit les joueurs qu'il a lui-même formé. Et après avoir remporté une Coupe de France en 1980, c'est une équipe majoritairement composée de joueurs issus du centre qui remporte le titre 1982. Un an avant que Nantes ne réussisse dans des conditions similaires la même performance.
3 - Monaco et l'obsession du jeu
La chevauchée commune de Nantes et de Monaco au cours de cette période s'accompagne bien évidemment de leur sens du jeu. Communément saluées par la presse, les deux équipes sont les plus belles à voir jouer en D1. Pourtant, à y regarder de plus près, il y a bien une prédominance de l'AS Monaco sur cette philosophie de jeu qui est plus tard appellée « jeu à la nantaise ».
A travers la presse spécialisée des années 1980, se fait ressentir que plus que pour tout autre club, le « jeu » de l’AS Monaco est le thème systématiquement abordé lorsqu’il s’agit de traiter de l’actualité monégasque. Et il ne peut en être autrement tant le « jeu » est une obsession pour toute les composantes du club. D'abord pour le palais et les dirigeants qui estiment que l'ASM, en tant que vitrine de la Principauté, ne peut se contenter que de seulement gagner. « Chez nous, avoue le Prince Albert II, il y a une vraie tradition du beau jeu et la fierté est, bien entendu, de maintenir au plus haut une belle équipe, un collectif et des artistes. Le style ça compte, car il est important d’offrir au public une vraie qualité de jeu ». Ensuite, pour les entraîneurs successifs choisis en conséquence par la direction, qui en fait l’élément fondateur d’une réussite sportive. Et enfin pour l’effectif dont les joueurs, conditionnés par leur formation monégasque ou savamment choisis sur le marché des transferts, ne peuvent concevoir le football sans une maîtrise du ballon muée par un esthétisme si particulier. Jean Petit a un avis tranché sur la question : « L’esprit est toujours le même à Monaco. On y signe la manière et le bon football. Quand on aborde un match c’est pour le gagner, pas pour jouer à la resquille et grappiller un 0-0. »
Les joueurs ont d’ailleurs une place particulière dans le maintien de la tradition monégasque. Au milieu des années 1980, Campora s’agace du manque de résultats sportifs en Coupe d’Europe et le jeu créatif de l’ASM est jugé responsable des piètres résultats dans les âpres joutes européennes. Le président décide alors de frapper un grand coup en nommant Lucien Muller au poste d’entraîneur. Venu d’Espagne, Muller apporte avec lui le « futbol de la muerte » pratiqué de l’autre côté des Pyrénées. Un football plus pragmatique, agressif et engagé devant totalement transformer le visage de l’ASM. Les résultats de Muller sont bons, mais il échoue dans son entreprise de changer les mentalités monégasques. Son successeur, le rugueux Stefan Kovacs, n'a pas plus de réussite malgré sa forte volonté de casser les habitudes. « A Monaco, les joueurs ont une vraie obsession du geste pour le geste ! Il faut que cela change ». Il faut toute l’intelligence de Wenger en 1988 pour permettre à Monaco de passer une étape supplémentaire, en trouvant le bon équilibre entre l’esthétisme des puristes d’antan et le devoir de mieux répondre au football pragmatique moderne.
Dans le même temps à Nantes, un unique changement de stratégie voulu par la direction fait se perde un temps, dans son football et dans ses résultats, le FCNA.
4 - Le jeu à la monégasque, ce petit quelque-chose en plus
Dire que le « jeu à la nantaise » est peut-être en réalité le « jeu à la monégasque » n'est qu'une partie du chemin. Ce qu'a proposé Monaco au cours de l'histoire semble aussi plus riche, plus consistant, plus complet que l'héritage du FC Nantes.
A la tradition du beau jeu monégasque s'ajoute sans aucun doute la présence de joueurs de premier plan. Quand Nantes s'appuie sur le collectif pour pallier un manque de talent intrinsèque de ses joueurs, Monaco a toujours joui, par l'achat comme par la formation, d'éléments doués d'habileté manœuvrière hors-norme. Quand Nantes sacrifie tout au collectif, au point de déshumaniser ses éléments, Monaco met aussi un point d'honneur à « ne pas contrarier les bonnes intentions de ses joueurs de talents », comme le souligne Gérard Banide après le titre 1982.
Il est d'ailleurs intéressant de constater que peu de joueurs formés chez les Canaris ont réussi à briller ailleurs que dans le collectif nantais. Les pépites monégasques, bercées dans l'équilibre entre le « collectivisme » et « l'individualisme », ont fait et font pour leur part les beaux jours de grands clubs européens, après avoir offert des titres à leur club formateur.
Ainsi, si Nantes a souvent proposé un football d'esthète, Monaco a surenchéri en y ajoutant une touche pétillante et chatoyante. La recette parfaite de l'ASM est pour reprendre les mots de Claude Puel après le titre 2000 « un assemblage de talents individuels mis au service du collectif ». Tout ceci laisse à penser que le « jeu à la nantaise » n'est finalement qu'un « sous-ensemble » du « jeu à la monégasque ».
L’élément le plus tragique de cette histoire n’est finalement pas que le « jeu à la monégasque » soit un « héritage volé », mais qu’il soit aujourd’hui un « héritage perdu ». Une perdition qui a mené en quelque saisons seulement l’AS Monaco en Ligue 2, en compagnie de Nantes. Pour que Monaco puisse aller de nouveau de l’avant, il est temps de jeter un coup d’œil dans son passé et de renouer, comme en 1975, avec une « politique de jeu » et une « politique de formation » lui permettant de retrouver l’élite et le succès.
Le terme est aujourd’hui largement utilisé par tout un chacun et définit de manière galvaudée tout jeu offrant un enchaînement fluide et rapide de passes courtes, à une ou deux touches de balles.
I - Histoire du « jeu à la nantaise »
1 - De la conception du « jeu à la nantaise »
Le « jeu à la nantaise » possède en réalité une signification beaucoup plus profonde, au point d’être considérée comme une véritable philosophie de jeu. Le « jeu à la nantaise » est d’abord un jeu mué par un état d’esprit collectif et offensif. Ses principes de base ne peuvent être simplement énumérés, ils sont totalement interdépendants les uns des autres.
Le définir revient en quelque sorte à définir une réaction en chaîne dont l’origine, le principe fondateur, est le mouvement. Cela commence par une science du jeu sans ballon et donc une volonté de se rendre toujours disponible pour ses partenaires. Ceci a pour effet de rendre une passe systématiquement facile et rapide, et ce sans devoir faire appel à la panoplie individuelle des joueurs. Cette économie de temps et de gestes permet ainsi de progresser de manière collective sur le terrain avec un rythme suffisamment élevé pour dérouter les défenses adverses. Le tout propose visuellement une animation fluide et très rythmée, principalement (et effectivement) constituée de passes courtes à une ou deux touches de balle, si prisée par tous les esthètes du football.
2 - De l'importance de la formation
Le succès de la mise en place du « jeu à la nantaise » ne peut toutefois être que la résultante d’un long processus de développement. Un constat d’autant plus véridique qu’il ne nécessite pas seulement un gros travail technique ou tactique mais exige que chacun sache s’offrir au collectif, se connaître et se faire confiance mutuellement. Une dimension humaine primordiale qui est celle du « mieux vivre ensemble ».
L’importance du rôle de la formation est alors notable. Le centre de formation est le cadre idéal pour développer sur la durée cette double dimension technique et humaine. C’est ainsi que l’on prend conscience que le « jeu à la nantaise » est une conception plus profonde qu’elle n’y paraît.
3 - De la paternité du FC Nantes
Cette conception du football est aujourd’hui attribuée au FC Nantes, au point d’en tirer son propre nom. Elle trouve sa justification historique sur deux périodes nantaises, les années 60 et le début des années 80, et à travers un homme légendaire du club : José Arribas. L’histoire du « jeu à la nantaise » trouverait sa source lors de l’arrivée de cet entraîneur au début des années 1960. Ce dernier a notamment remis en cause le WM, tactique érigée en dogme depuis une quinzaine d’année, pour adopter un système plus propice au jeu et à la circulation du ballon. Arribas parvient à faire monter Nantes pour la première fois en Division 1 en 1963 et remporter le titre de Champion de France dès 1965, pour le conserver en 1966. L’équipe doublement titrée a marqué les esprits par sa capacité à produire du jeu, tranchant avec le football timoré de l’époque.
Le deuxième acte se situe lui au cours de l'année 1978, toujours sous l'impulsion d'Arribas. Le FC Nantes, champion de France en titre, ouvre son centre de formation pour remplacer son « foyer de jeune » initié début 1970. Confié à Jean-Claude Suaudeau, le centre inculque très vite aux jeunes les valeurs initiées par Arribas. Nantes remporte par la suite deux nouveaux titres nationaux. En 1980, d'abord, avec comme titulaires une bonne partie de joueurs issus du « foyer de jeunes », puis en 1983, avec la participation de la toute première promotion issue du centre de formation moderne.
La stratégie initiée par Arribas s'ériger alors en tradition, avec un jeu de succession savamment orchestré. Suaudeau et Denoueix passent du centre de formation à l'équipe première, pour finalement être titrés à une ou plusieurs reprises. Ils se sont tous reposés sur une bonne partie de l'équipe issue du cocon nantais, sans jamais trahir l'esprit du jeu.
Cette belle « mémoire » tirée de la légende du football français, et revendue par chaque amateur féru d'histoire footballistique, se révèle pourtant très étriquée. Comme si tout un pan de l'héritage du football hexagonal n'en était réduit qu'à l'école nantaise. Mais en regardant de plus près l'histoire parallèle de l'AS Monaco, il apparaît que le club de la Principauté a établi les même innovations et adopté la même philosophie. Et cela, toujours quelques temps AVANT Nantes, avec ce petit quelque chose qui lui octroie une grandeur supplémentaire. Petit tour d'horizon de l'histoire du jeu monégasque.
II - Le rôle oublié de l'AS Monaco
1 - Lucien Leduc et l'origine de la tradition de jeu monégasque
Au moment où l'AS Monaco s'installe convenablement et pour la première fois de son histoire dans la première moitié de l'élite, le football français traverse une crise identitaire. La « défensive » Coupe du Monde 1956 est passé par là, la France du foot, de sa sélection à ses clubs majeurs, s'embourbe dans des théories tactiques nouvelles et surtout craintives. Le nouveau dogme français est le « réalisme ». Le 4-2-4 se muant en 6-4 sur le terrain est adopté, avec une défense béton et une apologie de la contre-attaque. Les grandes instances de la FFF elles-mêmes imposent aux clubs professionnels de suivre cette nouvelle stratégie nationale, pour soutenir l'orientation prise pour sa sélection.
Mais un certain Lucien Leduc, récent entraîneur de l'AS Monaco et sans doute protégé par la « frontière » franco-monégasque, n'adhère en rien à la grande stratégie nationale française. De plus, Leduc n'est pas un théoricien et s'attache à travailler empiriquement. Son projet à Monaco est d'abord un projet de jeu, et il s'attarde en premier lieu à ériger un parfait équilibre attaque-défense, en totale contradiction avec la tendance de l'époque. Ces enseignements résument déjà ce qui sera plus tard le « jeu à la nantaise ». Il confiait : « Un joueur qui propose d’autres solutions aux autres est un joueur qui s’engage. C’est pour ça que j’insiste sur cette expression "soyez solidaire, pas solitaire" ».
Le WM (3-2-5) tire sa révérence au profit d'un 4-2-4 (mué en 6-4), qui annihile totalement le rôle du milieu de terrain, au profit d'un jeu direct. Mais Leduc repense lui la façon d'aborder le WM en offrant du liant entre l'attaque et la défense. En premier lieu, il reconvertit « l'inter » Hidalgo (sorte d'attaquant reculé de l'époque) à un poste de « demi » (milieu défensif de l'époque). Il profite ainsi de son volume de jeu et de sa technicité pour créer un profil de joueur proche du relayeur moderne. Et surtout, il reconvertit l'avant-centre Théo, en le repositionnant légèrement derrière les quatre autres attaquants. Théo, joueur lent mais extrêmement habile de son pied gauche, jouit d'une excellente vision de jeu. Il devient alors le premier maître à penser de l'histoire de l'ASM, et sans doute l'un des premiers « meneurs de jeu » de l'histoire du football.
Le jeu résolument constructif et offensif de Monaco, à contre courant de ses adversaires, lui permet de dominer le début des années 1960. Le club princier remporte cinq titres majeurs entre 1960 et 1963 et récolte les honneurs de la presse de l'époque. Tout cela, juste avant que le FC Nantes n'écrive d'une manière similaire les premières pages de sa propre histoire.
2 - La politique de formation monégasque
Si deuxième acte commence pour Nantes en 1978, Monaco enseigne déjà sa philosophie à ses jeunes joueurs des le début des années 1960. Le lien professionnel étroit et novateur tissé entre Leduc, entraîneurs des pros, et Louis Pironi, entraîneur de la réserve, permet à l'AS Monaco de travailler sur deux fronts. Les Rouges et Blancs réalisent l'exploit jamais réussi jusqu'alors d'être sacré conjointement champion de France chez les pros et chez les amateurs en 1961. Ils sont même à deux doigts de réaliser la même performance en 1964. Au lendemain du « doublé » de 1961, Pironi devient lui-même entraîneur des pros quelques saisons plus tard. Il décrit alors avec clairvoyance ce que réalise l'ASM : « Notre victoire chez les amateurs prouve que notre club n'est pas seulement capable d'acheter de grandes vedettes à grands coups de millions, mais également de former au club des jeunes et de pratiquer une politique d'avenir qui tôt ou tard, permettra à Monaco d'être véritablement un très grand club ». De cette promotion, naît par ailleurs le Monégasque Armand Forcherio, un des joueurs les plus capés de l'histoire du club et lui aussi futur entraîneur asémiste.
Depuis cette fastueuse période, l'AS Monaco n'a cessé d'effectuer de la post-formation en recrutant et intégrant comme stagiaires des jeunes de 17 à 20 ans. Durant la décennie 1970, Jean Petit, Jean-Luc Ettori et Alfred Vitalis en font partie. Et c'est deux ans avant Nantes, dès 1976, que l'AS Monaco se dote d'un véritable centre de formation. Sous la houlette de son nouveau président Jean-Louis Campora, il est dirigé par Gérard Banide, débauché de l'INF Vichy. Le retour du Leduc à la tête de l'ASM relance la tradition du beau jeu à Monaco. L'entraîneur s'appuie sur un socle de joueurs confirmés et classieux tels que Dalger, Onnis et Petit, auxquels viennent s'intégrer peu à peu en tant que titulaires les stagiaires Ettori, Chaussin et Vitalis. Du côté du centre de formation, Banide s'attache à forger les premières promotions de jeunes. Christophe, Puel, Bijotat, Amoros, Bellone, Couriol, Ninot et Ricort grandissent ensemble au sein du cocon monégasque, favorisant leur coordination sur le terrain. Une génération exceptionnelle est en passe d'éclore.
Cette stratégie permet à Monaco de vivre à nouveau une belle ère sportive. En 1978, Leduc réussit la reconquête du jeu en même temps que la reconquête du titre, avec un savant mélange entre joueurs de talent confirmés et néo-pros. Deux ans avant que Nantes en fasse de même. Assurant une continuité, Gérard Banide prend le relais de Leduc chez les pros et intègre petit à petit les joueurs qu'il a lui-même formé. Et après avoir remporté une Coupe de France en 1980, c'est une équipe majoritairement composée de joueurs issus du centre qui remporte le titre 1982. Un an avant que Nantes ne réussisse dans des conditions similaires la même performance.
3 - Monaco et l'obsession du jeu
La chevauchée commune de Nantes et de Monaco au cours de cette période s'accompagne bien évidemment de leur sens du jeu. Communément saluées par la presse, les deux équipes sont les plus belles à voir jouer en D1. Pourtant, à y regarder de plus près, il y a bien une prédominance de l'AS Monaco sur cette philosophie de jeu qui est plus tard appellée « jeu à la nantaise ».
A travers la presse spécialisée des années 1980, se fait ressentir que plus que pour tout autre club, le « jeu » de l’AS Monaco est le thème systématiquement abordé lorsqu’il s’agit de traiter de l’actualité monégasque. Et il ne peut en être autrement tant le « jeu » est une obsession pour toute les composantes du club. D'abord pour le palais et les dirigeants qui estiment que l'ASM, en tant que vitrine de la Principauté, ne peut se contenter que de seulement gagner. « Chez nous, avoue le Prince Albert II, il y a une vraie tradition du beau jeu et la fierté est, bien entendu, de maintenir au plus haut une belle équipe, un collectif et des artistes. Le style ça compte, car il est important d’offrir au public une vraie qualité de jeu ». Ensuite, pour les entraîneurs successifs choisis en conséquence par la direction, qui en fait l’élément fondateur d’une réussite sportive. Et enfin pour l’effectif dont les joueurs, conditionnés par leur formation monégasque ou savamment choisis sur le marché des transferts, ne peuvent concevoir le football sans une maîtrise du ballon muée par un esthétisme si particulier. Jean Petit a un avis tranché sur la question : « L’esprit est toujours le même à Monaco. On y signe la manière et le bon football. Quand on aborde un match c’est pour le gagner, pas pour jouer à la resquille et grappiller un 0-0. »
Les joueurs ont d’ailleurs une place particulière dans le maintien de la tradition monégasque. Au milieu des années 1980, Campora s’agace du manque de résultats sportifs en Coupe d’Europe et le jeu créatif de l’ASM est jugé responsable des piètres résultats dans les âpres joutes européennes. Le président décide alors de frapper un grand coup en nommant Lucien Muller au poste d’entraîneur. Venu d’Espagne, Muller apporte avec lui le « futbol de la muerte » pratiqué de l’autre côté des Pyrénées. Un football plus pragmatique, agressif et engagé devant totalement transformer le visage de l’ASM. Les résultats de Muller sont bons, mais il échoue dans son entreprise de changer les mentalités monégasques. Son successeur, le rugueux Stefan Kovacs, n'a pas plus de réussite malgré sa forte volonté de casser les habitudes. « A Monaco, les joueurs ont une vraie obsession du geste pour le geste ! Il faut que cela change ». Il faut toute l’intelligence de Wenger en 1988 pour permettre à Monaco de passer une étape supplémentaire, en trouvant le bon équilibre entre l’esthétisme des puristes d’antan et le devoir de mieux répondre au football pragmatique moderne.
Dans le même temps à Nantes, un unique changement de stratégie voulu par la direction fait se perde un temps, dans son football et dans ses résultats, le FCNA.
4 - Le jeu à la monégasque, ce petit quelque-chose en plus
Dire que le « jeu à la nantaise » est peut-être en réalité le « jeu à la monégasque » n'est qu'une partie du chemin. Ce qu'a proposé Monaco au cours de l'histoire semble aussi plus riche, plus consistant, plus complet que l'héritage du FC Nantes.
A la tradition du beau jeu monégasque s'ajoute sans aucun doute la présence de joueurs de premier plan. Quand Nantes s'appuie sur le collectif pour pallier un manque de talent intrinsèque de ses joueurs, Monaco a toujours joui, par l'achat comme par la formation, d'éléments doués d'habileté manœuvrière hors-norme. Quand Nantes sacrifie tout au collectif, au point de déshumaniser ses éléments, Monaco met aussi un point d'honneur à « ne pas contrarier les bonnes intentions de ses joueurs de talents », comme le souligne Gérard Banide après le titre 1982.
Il est d'ailleurs intéressant de constater que peu de joueurs formés chez les Canaris ont réussi à briller ailleurs que dans le collectif nantais. Les pépites monégasques, bercées dans l'équilibre entre le « collectivisme » et « l'individualisme », ont fait et font pour leur part les beaux jours de grands clubs européens, après avoir offert des titres à leur club formateur.
Ainsi, si Nantes a souvent proposé un football d'esthète, Monaco a surenchéri en y ajoutant une touche pétillante et chatoyante. La recette parfaite de l'ASM est pour reprendre les mots de Claude Puel après le titre 2000 « un assemblage de talents individuels mis au service du collectif ». Tout ceci laisse à penser que le « jeu à la nantaise » n'est finalement qu'un « sous-ensemble » du « jeu à la monégasque ».
L’élément le plus tragique de cette histoire n’est finalement pas que le « jeu à la monégasque » soit un « héritage volé », mais qu’il soit aujourd’hui un « héritage perdu ». Une perdition qui a mené en quelque saisons seulement l’AS Monaco en Ligue 2, en compagnie de Nantes. Pour que Monaco puisse aller de nouveau de l’avant, il est temps de jeter un coup d’œil dans son passé et de renouer, comme en 1975, avec une « politique de jeu » et une « politique de formation » lui permettant de retrouver l’élite et le succès.



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